Le bonheur au bout des doigts

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Installé sur l’île depuis quelques années, Gilles a ouvert à Terre-de-Haut le premier site d’escalade des Petites Antilles. Un site aux panoramas époustouflants comme on en voit nulle part ailleurs dans l’Hexagone.

Le morne Morel dresse modestement sa silhouette brune vers le ciel. Les pieds baignés par l’eau turquoise de l’anse Marigot, il s’impose au regard des grimpeurs qui entreprennent son ascension. Elle ne dure pas longtemps, mais sous le soleil de plomb qui pose sa chape sur les Saintes, l’effort est plus intense. Les haltes sont appréciées, pour reprendre son souffle et pour profiter du point de vue. Le regard embrasse la baie ; la mer épouse la terre sous le regard bienveillant du ciel. Pour l’occasion, les frangipaniers blancs ont sorti leurs couronnes de fleurs immaculées et les cactus cierges dressent une haie d’honneur aux invités que nous sommes.
Notre groupe est hétéroclite. Henri vit en Guadeloupe depuis trois ans. Il est venu durant quatre jours aux Saintes pour grimper. Jacky habite ici depuis 25 ans ; il accompagne Léo, 10 ans et Corentin, 9 ans. Les deux garçons ont déjà fait plusieurs stages avec l’association Caraïbes Escalade installée depuis janvier 2007 à Terre-de-Haut. Et puis il y a Simon, 14 ans, et sa sœur Judith, 17 ans, en vacances aux Saintes depuis une semaine.
Judith Lassalle n’est pas une débutante. Elle pratique depuis six ans au Pyrénéa Sport Club à Pau. Judith a découvert la discipline au collège grâce à son prof de sport. En 4e, elle rejoint Pyrénéa et commence à aller en falaise et à faire de la compétition. Depuis quatre ans, elle participe aux championnats de France. Au plan national, Judith est 18e cadette.

Il faut environ 45 minutes pour atteindre le haut du morne duquel on domine totalement la baie. C’est ici que Gilles a ouvert les premières voies des Antilles. Et c’est de la mer qu’il les a découvertes. Gilles grimpe depuis qu’il sait marcher, dans les Pyrénées, en vallée d’Aspe, en Espagne, dans la vallée d’Ossau. Est-ce pour cela que ses doigts extra larges aux extrémités ressemblent à des pattes de mabouya avec leurs ventouses ? Ou bien est-il né comme ça « homme-mabouya », prédestiné à grimper, peut-être lézard dans une autre vie ?
Après cinq ans passé à St Barth où il découvre le bateau, il s’installe aux Saintes. Un ami architecte avec lequel il a ouvert de nombreuses voies, rentre d’Angola. Aux Saintes, la terre a tremblé, les bâtiments sont endommagés, il y a du travail. Les deux passionnés d’escalade se retrouvent. « Un jour, nous sommes passés dans la baie de Marigot en bateau. Nous avons vu les falaises, touché la roche ; et là, c’est parti » raconte Gilles qui ouvre 35 voies et fait de Terre-de-Haut le premier et unique site de grimpe au sud de Cuba.

Chacun enfile son harnais avant de descendre par une échelle dans l’antre du morne Morel. C’est d’ici que partent la plupart des voies. Le site est époustouflant. Judith dont le séjour touche à sa fin, savoure ses derniers instants sur les falaises de Terre-de-Haut. « Je ne suis pas venue pour faire des voies difficiles, assure-t-elle. C’est juste un bonheur de grimper ici dans un tel paysage. Il n’y a pas beaucoup de sites en France en bord de mer, à part les calanques de Marseille, mais tout y est gris. »
Conscient du potentiel de la Caraïbe, Gilles rêve de pouvoir un jour proposer une découverte de la Guadeloupe mêlant bateau et escalade. Il poursuit donc les ouvertures de voies. Bientôt, il sera possible de grimper sur le fameux Pain de Sucre, emblème de la baie des Saintes, l’une des plus belles du monde, et d’admirer du haut de ce promontoire les fonds translucides. Les accros de la discipline ne seront pas difficiles à convaincre. « Des Belges sont déjà venus 15 jours uniquement pour grimper, raconte Gilles. Ils ont trouvé le site magnifique et se sont vraiment éclatés. » D’autres, de tous niveaux, devraient bientôt suivre. Car les Saintes conjuguent panoramas époustouflants et voies de 8 à 80 m cotées du 5A au 7B+, accessibles aux débutants.

Judith ne perd pas de temps. Elle enfile enfin ses chaussons (pointure 35,5 alors que dans la vie, elle chausse du 38 !), signe d’une ascension imminente.
Équipée et assurée, elle part à la conquête du morne. Ses gestes sont souples, graciles. Les mains trouvent instantanément les prises. Les pieds suivent et le corps se hisse avec aisance. La jeune fille semble connaître par coeur cette falaise qu’elle découvre pourtant. Peu à peu, elle s’élève vers le sommet. Sa silhouette menue se découpe dans le bleu du ciel, le pied gauche à hauteur du visage, la jambe droite encore en bas semblant vouloir toucher la mer des Caraïbes. L’escalade paraît si facile… Tandis que les autres forcent, les muscles tendus en tentant de s’extirper pour progresser de quelques mètres, Judith saute de prise en prise tel un cabri. À l’ombre de la falaise, caressée par le souffle léger des alizés, elle flotte, suspendue entre la mer et le ciel… Le bonheur au bout des doigts.

Tél. : 06 90 58 96 50.  Email : caraibescalade@yahoo.fr


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